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Extrait du livre de J.-L. Foncine :
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1er Juillet 1942.
Les baignades dans la Moulde sont interdites, du moins en face de l'usine, depuis qu'un prisonnier français a trouvé la mort par hydrocution. Tous les français ont participé aux obsèques, qui se sont déroulées dans un enclos bien délimité du cimetière communal. Six soldats allemands ont tiré une salve au dessus de la tombe. On en est encore à l'époque de "la guerre dans l'honneur" chère à Jünger. Mais, plus près du pont, la Moulde traverse des rives plus discrètes. J'ai aperçu des gamins, et même mon copain Herbert qui, avant le repas du soir, se faufilaient en un lieu protégé par de gros buissons de prunelliers sauvages. Dernièrement, j'ai acheté dans une boutique à Colditz, à titre de sous-vêtement, un espèce de caleçon de coton noir, qui présente l'avantage de se laver facilement et de sécher rapidement.
Je décidai un soir d'enfreindre l'interdiction officielle et d'aller, en compagnie d'Herbert, faire une trempette, qui me rappellerait celles que j'effectuais jadis dans la rivière de mon "Pays perdu".
On était au terme d'une très chaude journée. A ma grande surprise, je vis qu'il y avait pas mal de monde au Confluent des deux Mouldes. Mais il s'agissait essentiellement de gamins. Un ou deux se baignaient nus, les autres arboraient ces espèces de culottes de gymnastique noires, qui sont des culottes de sport réglementaires de la Hitler Jugend, m'expliqua Herbert. Je devinais que la mienne avait la même provenance.
Les gamins faisaient un tapage de tous les diables. Ils finirent par disparaître les uns après les autres pour récupérer leurs vêtements qui étaient restés à l'entrée du cercle buissonneux. Herbert me quitta sur une assez chaude poignée de main. Il était très fier d'être devenu mon professeur en titre de langue allemande.
Soudain, je vis qu'un gamin blond était resté seul non loin de moi. Il achevait de se rhabiller. Enlevant sans pudeur son affreuse culotte de toile, il enfilait directement la culotte de cuir qui était de règle, tant à son école qu'à la H.J. Il reparut vêtu de sa chemise brune. Il me regardait d'un air espiègle. J'eus un moment l'impression qu'il me confondait avec un allemand, puisqu'il m'avait vu en compagnie d'Herbert et que je portais aussi la culotte noire.
Je ne voulais en aucun cas le placer dans une situation gênante, car je connaissais les consignes données à toute la population locale de ne pas frayer avec les étrangers. "Feind hört mit" (L'ennemi t'écoute.) proclamaient des affiches géantes.
Mais je fus vite détrompé. Le gamin, qui dans un premier temps avait mis les poings sur les hanches, vint carrément s'asseoir à côté de moi et m'interpella sans chercher à modu-ler sa voix : - Du Franzose, nicht wahr ? Kriegsgefangene, offizier ! (Tu es français, n'est-ce pas. Prisonnier, officier ?).
Je restai un instant éberlué d'une telle perspicacité, mais j'eus très vite l'explication du mystère : le gosse, qui s'appelait Wolfgang Wolf, habitait la maison sise juste au dessous de notre Gasthof. Il m'avait repéré à dix reprises. Nous eûmes dès ce soir là une conversation à la fois confiante et amusante.
Wolfgang allait à l'école. Son père était au front. Lui était dans la Hayotte, mais il trouvait les exercices très ennuyeux... sauf le tir à la carabine et certains grands jeux dans les bois près du Tiergarten. Comme je lui demandais s'il ne craignait pas d'être puni pour fréquenter un français, il haussa les épaules et se fendit d'un rire bruyant :
- Feind hört mit ! Das ist scheisse ! Du bist auch kein Feind ! (L'ennemi t'écoute. ! C'est de la merde. Tu n'es d'ailleurs pas un ennemi).
Nous parlâmes d'un tas de choses en évitant le sujet de la guerre. Il m'indiqua que, presque tous les jours, sauf en cas de pluie, il viendrait se baigner là, au même endroit, et que nous pourrons bavarder.
Il ajouta en riant qu'il m'apprendrait des tas d'autres mots saxons... "et même des mots rigolos ou qu'on ne doit pas dire" dit-il en mettant son doigt devant sa bouche, "le reste du temps je te parlerai comme on parle en classe, sinon tu ne comprendrais rien du tout !"
Son air gavroche était merveilleusement rafraîchissant. Il me donna une grande tape sur l'épaule, et pieds nus, fila, les fesses moulées dans sa petite culotte de cuir. Il avait plus de treize ans, et c'était encore la culotte de ses dix ans, à n'en pas douter.
Vu de loin, et sauf la culotte de cuir bien sûr, il ressemblait à l'un de mes scouts, le plus blond, le plus drôle de la patrouille des Hirondelles de mon "Relais".
Lors de son retour d'Allemagne, le 26 mai 1945, JL Foncine avait dans ses bagages la fameuse culotte de cuir de Wolfgang. Dans son livre, il note...
A l'époque, je croyais Wolfgang vivant. En fait, il était mort parmi ses camarades de quatorze à seize ans recrutés pour le Volkssturm, lors d'un combat pour le pont de Colditz, au début mai 1945. Ici, les versions diffèrent. Pour les uns, il serait mort d'une balle russe. Pour les autres, il aurait été abattu par derrière, par un officier allemand, alors qu'il courait naïvement vers sa mère qui l'appelait. Cette scène m'a été rapportée par l'un de nos camarades français du Fremdenhof, un camarade que j'ai retrouvé longtemps après la guerre, près de Toulouse. J'ai dédié à Wolfgang Wolf mon livre "Le Glaive de Cologne", symbole de la réconciliation franco-allemande.
Un épisode identique (la défense d'un pont en fin avril 45) a fait l'objet plus tard d'un livre et d'un film allemand "Le pont". Il faut savoir que l'engagement de très jeunes garçons dans les troupes allemandes a été une pratique courante à la fin de l'époque. Ainsi, les plus jeunes défenseurs de Berlin avaient à peine douze ou treize ans, l'âge de Wolfgand... Bien peu ont survécu.
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